Le slasheur : incarnation de l’uberisation du travail ?

Les slasheurs ont le vent en poupe. Et la croissance continue de leur nombre est perçue par certains comme les signes d’une révolution du travail. « Vivre de ses passions » sans risquer l’ennui et la soumission à une hiérarchie sclérosante serait le nouveau crédo d’une génération Y (ou Z) qui revendique haut et fort le refus d’une « carrière ». Mais la montée du phénomène ne rencontre pas toujours un tel optimisme et certains s’inquiètent de ce qu’ils voient comme un signe de plus de précarité liée à une « uberisation du travail ». La multiplicité des activités serait à la fois le signe d’une société en crise, incapable d’offrir une stabilité professionnelle et le symptôme d’une fragilité de ces travailleurs. Alors entre professionnel accompli ou travailleur précaire, où se situe le slasheur ?

Pluriactivité et fin du monde du travail traditionnel

En quoi la question de l’uberisation rencontre celle des slasheurs ? Le lien semble se trouver dans les conditions d’émergence des deux phénomènes : une possibilité juridique de s’installer en indépendant avec peu de contraintes (régime de l’auto-entrepreneur) et une rencontre avec les possibilités de travail à distance offertes par le digital. Alain Bosetti, président du Salon SME, explique ainsi les raisons du slashing : « Le phénomène slashers peut s’expliquer par au moins trois raisons en France : le régime de l’auto-entrepreneur a simplifié l’exercice légal d’une activité complémentaire. Les plates-formes collaboratives et de mission facilitent la mise en relation avec des clients potentiels.  Et la technologie mobile (smartphones et tablettes) permet de travailler partout, tout le temps ».

Régime de l’auto-entrepreneur et digitalisation des outils : la flexibilité des conditions de travail expliquerait donc en grande partie la croissance de la pluriactivité. De ce point de vue, le phénomène des slasheurs est bien un signe, parmi d’autres, d’une uberisation de notre monde du travail.

Slashing choisi ou subi ?

Reste à savoir si cette uberisation annoncée est perçue comme un signe positif ou négatif du monde du travail à l’avenir. Les slasheurs, qui se libèrent d’une mono-activité salariale classique sont-ils les annonciateurs d’une nouvelle manière de travailler que nous embrasserons tous demain ou sont-ils les premières victimes d’un rouleau compresseur libéral faisant perdre aux travailleurs les avantages sociaux acquis de longue lutte ? D’après l’enquête réalisée en 2016, être slasheur est un choix pour 70% des personnes interrogées. Les pluri-actifs seraient donc en très grande majorité « actifs » de leur multi-activité et non « forcés » pour des raisons alimentaires (cumuler plusieurs activités pour joindre les deux bouts). Du moins en France…

Pour autant, le fait que les principaux concernés soient convaincus qu’ils ont le choix n’empêche pas leur précarité éventuelle présente ou future. On pourrait même avancer que leur « sentiment » n’empêche le fait qu’une société avec un taux de chômage à près de 10 % ne leur a pas réellement laissé le choix. Et de fait, à la question de la principale motivation pour cumuler des activités, les slasheurs répondent en majorité par l’entrée financière : 73 % des personnes interrogées disent exercer une activité pour « augmenter ses revenus » ; seulement 27 % pour « percevoir des revenus grâce à sa passion ».

70 % des slasheurs interrogés cumulent par choix et dans le même temps 73 % d’entre eux cumulent pour augmenter leurs revenus… De quoi brouiller un peu plus la frontière entre « slashing subi » et « slashing choisi ». Il semble en tous cas que les deux questions (le choix et le complément de revenus) ne paraissent pas contradictoires aux yeux de ces pluriactifs.

Deux populations de slasheurs

Derrière ce débat se joue finalement un enjeu majeur : la coexistence de deux types de slasheurs. Il y a d’un côté des pluriactifs « classiques » (saisonniers, travailleurs précaires qui complètent des temps partiels par des ménages, intérimaires…) et des pluriactifs d’un genre nouveau (digital native, CSP+, créateurs de leur propre métier) ceux-là mêmes qui sont couverts par les médias et qui déclenchent l’intérêt pour le terme slasheur. Les premiers incarneraient la face d’ombre de l’uberisation (risque de précarisation) ; les seconds sa face glorieuse (liberté permettant de « vivre de sa passion »).

Derrière ce que chacune de ces populations incarne, les situations individuelles restent plus complexes : cumuler des missions d’intérim par nécessité n’empêche pas d’y trouver une certaine liberté, voire du plaisir, tout comme multiplier des activités découlant d’une richesse de centres d’intérêt n’empêche pas le risque de précarité.

Faire de nécessité vertu

A en croire les témoignages recueillis, la philosophie de nombreux slasheurs face à la question du choix ou du non choix de leur situation pourrait se résumer à la vieille expression « faire de nécessité vertu ». Nombreux reconnaissent le lien entre leur situation individuelle et un contexte professionnel marqué par le chômage doublé d’une certaine désillusion envers le monde de l’entreprise. Mais beaucoup y voient aussi l’occasion de tester des modes de travail différents qui apportent leur lot d’avantages et ne semblent pas prêt à abandonner leur graal professionnel.

Cette « nécessité » sera-t-elle le sort de l’ensemble des travailleurs demain ? A lire les enquêtes c’est en tous cas ce que croit la majorité des Français qui s’attendent à vivre la fin du mono-salariat : d’après le baromètre 2014 de la Fondation ITG, 65% des cadres estiment que le CDI ne sera plus la norme dans l’avenir, et 87% d’entre eux pensent qu’ils devront expérimenter plusieurs statuts dans leur carrière. De quoi faire penser que la pluri-activité ne sera, demain, plus l’exception…

Post Author: La rédaction

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