Légitimité, authenticité, identité : le challenge des slasheurs

Des chercheurs canadiens qui s’intéressent à la « gig economy » (l’économie du cumul de petits boulots) ont suivi pendant 5 ans une cinquantaine de slasheurs. Leur conclusion ?  La principale difficulté rencontrée par les enquêtés n’est pas matérielle mais identitaire : les pluri-actifs qui cumulent des activités variées ont du mal à se sentir « authentique », autrement dit à cerner et à assumer une identité professionnelle propre.

Se forger un « Cohesive sense of self »

Dans leur article paru dans la Harvard Business Review et titré « The Hardest Thing About Working in the Gig Economy? Forging a Cohesive Sense of Self » les trois chercheuses Brianna Caza, Heather C.Vough et Sherry Moss présentent les principaux résultats de leurs recherche menée auprès de 48 pluri-actifs pendant 5 ans  :

« Lorsqu’on a débuté notre recherche, on s’attendait à ce que les difficultés éprouvées soient majoritairement d’ordre logitiques (comment s’organiser face à des demandes d’employeurs multiples ? Comment ne pas se retrouver totalement épuisé à la fin de la semaine ?). Mais après avoir étudié pendant 5 ans les pluri-actifs, il est apparu que si les difficultés logistiques étaient bien réelles, elle n’étaient que la partie émergée de l’iceberg. 

Le type de difficultés le plus rencontré par nos enquêtés s’est avéré en réalité centré sur : comment se sentir et être perçu par l’entourage comme « authentique » quand on cumule plusieurs casquettes ? L’activité professionnelle représentant une part si importante de notre identité, les travailleurs pluri-actifs se retrouvent assaillis par des problématiques liées à « l’authenticité » : qui suis-je vraiment si je suis toutes ces choses en même temps ? ».

(notre traduction)

Cohérence et … légitimité

Cette question de l’authenticité est-elle propre aux slasheurs de la gig economy, autrement dit aux slasheurs les plus précaires ? Il semblerait que non.

Marielle Barbe dans son livre Profession Slasheur consacre ainsi un sous-chapitre intitulé « Légitimité, quand tu nous tiens… » à la question. Car non seulement cumuler plusieurs activités peut rendre difficile l’établissement d’une identité professionnelle claire mais cela peut également venir chahuter l’image de soi et son sentiment de légitimité. Ne pas suivre une mono-carrière peut alors être vécu comme le signe d’une « défaillance » et remettre en cause l’estime de soi : « La chansonnette faisait surtout entendre une nouvelle petite musique, de plus en plus présente, qui avait pour nom « légitimité ». Ou plutôt : « Dis moi quelle est ta légitimité. » Elle me susurrait aussi des mots pas très doux : « instable », « touche-à-tout », « qui ne va pas au bout des choses », etc. Elle me harcelait d’interrogations du genre : « Que vas-tu faire de ta vie, quand vas-tu enfin trouver ta vocation? ».

Ces affres internes, si justement décrites par Marielle Barbe, ne sont pas sans rappeler les interrogations d’Emilie Wapnick, de l’autre côté de l’atlantique. C’est même le sujet principal de son blog et plus spécifiquement de sa conférence Ted X où elle remet en cause l’idée de « true calling », sorte d’impératif culturel dont nous serions imprégnés depuis l’enfance à travers la question « tu seras quoi quand tu seras grand ? ». La société, s’attendant à voir les individus s’épanouir dans une activité unique, placerait ainsi les slasheurs dans une complexité identitaire vécue par Emilie Wapnick comme source d’anxiété.

La cohérence, un attendu social et professionnel

Cette question de l’authenticité, de la cohésion et l’identité professionnelle semble en effet un enjeu majeur pour de nombreux slasheurs (et régulièrement discutée par les principaux intéressés comme encore récemment lors de la conférence dédiée aux slasheurs au Salon SME). De fait la « cohérence » reste un attendu social et professionnel très prégnant. Cela est perceptible à travers les conseils encore à l’oeuvre aujourd’hui sur comment rédiger un CV, une lettre de motivation ou parler de soi en entretien. Or, montrer les liens entre toutes ses expériences et en faire ressortir la cohérence par rapport à « où l’on se voit dans cinq ans » n’a non seulement aucun sens pour un slasheur mais revient à lui ôter justement ses spécificités et ses atouts maîtres (la diversité, les synergies issues du multiple, la capacité à créer de nouveaux chemins…).

Comment faire alors pour conserver toute la richesse de ses expériences mais se sentir suffisamment clair sur son identité pour être enfin de capable de répondre en toute sérénité à la fameuse question : « tu fais quoi dans la vie ? ».  Brianna Caza, Heather C.Vough et Sherry Moss livrent trois conseils à la HBR :

  1. Etre « sélectif dans les feedbacks » que l’on reçoit. En gros, éviter les personnes de l’entourage qui n’ont toujours connu qu’une seule entreprise et qui sapent la confiance avec des questions qui sèment le doute. Dans un premier temps, il est ainsi recommandé de ne parler de ses projets multiples qu’à des personnes de l’entourage ouvertes à la pluri-activité.  « Une fois que vous aurez pris vos repères, que vous vous sentirez à l’aise avec l’idée que chacun de vos rôles professionnels exprime une part importante de vous-mêmes et que vous vous sentirez confiant dans votre capacité à assumer chacune de vos activités, alors vous pourrez parler de votre pluri-activité à une audience plus large. »
  2. Chercher le fameux « fil rouge » uniquement dans un second temps. L’idée est d’abord de se sentir légitime dans chacune de ses activités en établissant des frontières bien claires. Les réunir autour d’une même qualité, d’une même aptitude sera très utile mais seulement une fois la confiance en chaque compétence établie.
  3. « Accepter« . Accepter d’être composé d’identités multiples, voire parfois franchement distinctes. Pour les chercheuses, c’est même la voie vers la vraie « authenticité » : « Essayer d’être consistant à un soi unique peut être une barrière à l’authenticité. Nous sommes, en tant qu’humain, une multitude de choses. Et travailler à travers différentes activités peut aider les gens à traduire les multiples dimensions de leur nature profonde. »

 

Si le sentiment d’illégitimité persiste ou que vous êtes empêtré dans des difficultés liées à une identité professionnelle fragile, cela peut être le bon moment pour entamer un coaching. Ce travail effectué auprès d’un professionnel entre 8 et 10 séances peut être l’occasion de clarifier votre positionnement, votre savoir-faire ainsi que vos valeurs et d’asseoir une vision (et un discours) claire de votre « moi professionnel ».

Enfin, il y a toujours le recours à la sagesse antique. Nous laissons nos lecteurs sur ces quelques mots de Fabio, figure philosophique du film Zoolander (film visionnaire qui a inventé le « slashie awards »…) :

« You consider me the best actor slash model…and not the other way around »

A méditer…

 

 

Post Author: La rédaction

2 thoughts on “Légitimité, authenticité, identité : le challenge des slasheurs

    Isis Latorre

    (16/01/2018 - 3:40 )

    Bonjour,
    Je suis positivement étonnée d’apprendre que des chercheurs ont réalisé une étude sur ce sujet depuis cinq ans déjà, alors qu’on entend parler des slasheurs en France depuis trois ou quatre ans seulement…

    Concernant le problème d’identité des slasheurs, je trouve que le livre de Marielle Barbe (« Profession Slasheur ») propose justement de s’identifier professionnellement comme « slasheur ». Cela me paraît être un premier pas pour poser un mot sur ce que l’on a l’impression d’être. Savoir que d’autres personnes sont « slasheuses » doit également aider à assumer cette identité.

    Le deuxième conseil des chercheuses (« Trouver un fil rouge entre ses activités ») me fait penser à un des messages de Steve Jobs lors de son discours à l’ouverture de la remise des diplômes de Stanford en 2005 : « Connecting the dots ». Il invitait les étudiants à oser suivre leurs envies, apprendre des choses juste parce qu’ils en ont envie et pas parce que cela correspond à leur cursus. Il explique que cet apprentissage pourra leur servir un jour, mais qu’ils ne pourront le savoir que dans le futur, pas dans le présent. Lui (Steve Jobs), par exemple, avait suivi des cours de calligraphie. Ceux-ci lui ont servi dix ans plus tard quand il a travaillé sur les typographies du Mac.

    Ce conseil revient, pour les slasheurs, à faire les activités dont ils ont envie, même s’ils n’arrivent pas à epxliquer tout de suite pourquoi ils ont envie de faire ça. L’explication logique probablement plus tard.

    Enfin, ayant été étudiante en Ecole Supérieure de Commerce, on m’a effectivement appris à apporter de la cohérence à mon CV. J’ai personnellement décidé d’abandonner cette idée telle que l’entendent ceux qui m’ont conseillé, car je trouve qu’elle ne me correspond pas. A mes yeux, la cohérence d’un CV est qu’il soit cohérent avec mes envies, ma personnalité, mes forces. Aujourd’hui indépendante, je n’exclus pas de retourner travailler en entreprise un jour. Toutefois, si une entreprise me dit que mon CV manque de cohérence, ce sera tout simplement pour moi le signe que cette entreprise n’est pas faite pour moi, et je me tournerai vers d’autres.

      La rédaction

      (18/01/2018 - 4:02 )

      Merci pour ce riche témoignage !

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