Enquêtes slasheur : de quel slasheur parle-t-on ?

Combien sont les slasheurs en France ? Les derniers chiffres de l’INSEE indiquent 2,3 millions de pluriactifs fin 2013. Une enquête en ligne menée par Créatests pour le SME parle de 4,5 millions en mai 2016. Alors, croissance de plus de 2 millions de slasheurs en deux ans ?

En réalité, ces deux enquêtes n’emploient pas la même terminologie pour évoquer la population des « cumulards ». Côté INSEE on s’intéresse aux« pluri-actifs » et côté Créatests on interroge des « slasheurs ». Derrière la différence de registre (officiel ou générationnel), les deux expressions sont-elles équivalentes ? Point sur une différence linguistique, pas si anecdotique…

Langage courant, réalité institutionnelle

Dans le langage courant, parler de travailleur pluri-actif ou de slasheur est équivalent. Dans les deux cas, on évoque des professionnels qui cumulent plusieurs activités. Pourtant, lorsque l’on regarde de près les enquêtes effectuées, les deux termes ne recouvrent pas exactement les mêmes professionnels.

Enquêtes de l’INSEE : Pluri-activité, l’angle « statut »

Le terme « pluri-actif » utilisé par l’INSEE (enquête 2009 et enquête 2013) aborde la population des professionnels qui cumulent non pas exactement différentes activités mais plutôt différents statuts. La raison ? L’administration (acteurs du droit du travail et des prestations sociales) se saisit du phénomène du cumul d’emploi en fonction des données dont elle dispose. Et ces données sont uniquement statutaires. Vous êtes visible en tant que pluri-actif aux yeux de l’administration si vous relevez de deux statuts différents (salarié/non salarié par exemple) ou si vous êtes déclaré par deux employeurs différents (salariés/salariés).

Le hic, point du vue définitionnel, est que cette entrée « statut » rend invisibles certains slasheurs et trop visibles d’autres. Voilà pourquoi :

  • difficulté à comptabiliser les entrepreneurs/slasheurs : les chefs d’entreprise qui dirigent plusieurs sociétés sont difficiles à repérer pour deux raisons qu’expose Franck Evain dans un dossier INSEE consacré aux pluriactifs en 2009. La première est que, n’effectuant qu’une seule déclaration sociale, ils n’apparaissent pas aux yeux de l’ACOSS (caisse d’assurance de l’URSSAF) comme différenciés par rapport à un entrepreneur dirigeant une seule société. Vous avez bien plusieurs sociétés, à travers lesquelles vous exercez deux activités très différentes, mais vous ne faites qu’une seule déclaration sociale : vous êtes invisible en tant que pluri-actif.
  • prise en compte de pluri-actifs qui n’en sont pas : en s’appuyant sur le statut des travailleurs, les outils d’enquête font entrer parmi les pluri-actifs des individus qui en réalité exercent une seule activité mais via des statuts différents. C’est le cas par exemple d’une infirmière salariée en hôpital, libérale en ville qui, mais qui se retrouve comptabilisée en tant que pluri-actif par l’INSEE.

Pour faire court, le terme « pluri-actif » tel que l’entendent les institutions signifie en réalité « pluri-statut »

  • oubli de mono-actifs qui n’en sont pas : raisonner en termes de statut pour définir la pluri-activité a enfin comme limite de laisser de côté des formes d’activité non statutairement encadrées, voire non rémunérées, mais qui pourtant ne peuvent pas non plus être rangées au simple rang de hobby. C’est le cas par exemple des activités de rédaction (blog, chroniques, profil Huffigtonpost) : la reconnaissance sociale croissante de ces activités, voire leur prise en compte par les recruteurs mène à les reconsidérer comme des activités « professionnelles ». Ce phénomène, abordé via le concept de « travail gratuit » ou « travail dissimulé », n’est d’ailleurs pas non plus pris en compte par l’autre enquête de référence sur les slaheurs (enquête Créatests) pour qui l’activité professionnelle est définie comme une activité « déclarée et générant des revenus ».

Pluri-actif : des slasheurs invisibles ou trop visibles

Si on peut employer indifféremment les termes « pluri-actif » ou « slasheur » pour évoquer les professionnels qui cumulent plusieurs emplois, il faut donc se méfier de la manière dont les termes sont employés dans les enquêtes. La population des « pluri-actifs » saisie par l’INSEE englobe ainsi des populations trop visibles (un infirmier exerçant à la fois en hôpital et en libéral) et laisse des populations multi-active invisibles (un indépendant qui exerce plusieurs activités ou sein de la même structure).

Tenter de définir la population pluri-active est nécessaire, surtout si l’on considère que la part de ces travailleurs est croissante et risque tendanciellement de l’être. Passer par la compréhension de la réalité statutaire de ces travailleurs est utile, notamment parce qu’elle pourrait permettre un jour de déboucher sur une simplification des rapports avec l’administration. Mais force est de constater qu’aborder les pluri-actifs par le « statut » n’est pas suffisant pour saisir cette nouvelle identité professionnelle qui déborde largement le cadre des cases administratives.

Pour aller plus loin…

Voir l’infographie

 

Post Author: La rédaction

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